Il se met à fredonner le
refrain, il boit les paroles comme une bonne bière. C'est si délicieux qu'il se
rend à peine compte que la chanson est terminée. Il regarde l'heure, il est
déjà 11h43. Il se remémore les paroles de Freddy : « On te régleras ton
compte ce soir à minuit ; n'essaye pas de t'enfuir, on te retrouvera... »
Alors lui, il est resté chez
lui à les attendre. Que pouvait-il faire d'autre ? Autant en finir tout de
suite...
Quelle idée avait-il eu de se
fourrer dans une merde pareille ? Tout ça parce qu'il ne pouvait pas attendre
plus longtemps ; il en avait promis pour la fête de son meilleur pote. C'est
bien gentil, mais quand on ne peut pas payer on s'abstient. Il en avait juste
quelques grammes, mais d'une qualité supérieure. Trop supérieure pour sa
bourse... Alors maintenant Freddy veut son fric, et il ne sera pas tout seul
tout à l'heure. Alex regarde encore sa montre, il est 11h56 ; plus que quelques
minutes avant de déguster... On l'avait prévenu : « Freddy et ses copains,
c'est pas des mecs qui plaisantent ! »
Il se demande s'il n'aurait
pas dû demander à quelques potes de venir l'aider ; non, c'est son problème il
ne doit pas les mêler à ses conneries. Il est minuit....
Déjà, pense-t-il. Son tarpé
est fumé mais ça ne lui a rien fait. Un sentiment étrange l'envahit, il a peur
d'y rester ; ça lui est déjà arrivé de se faire arranger le portrait, mais
cette fois il a l'impression que ça sera différent....
On frappe... On refrappe... « Ouvre Alex ! On sait que tu es là
! »
Et c'est vrai, il est là,
malgré l'air absent visible sur son visage. Mais à quoi ça sert qu'il ouvre ?
Ils savent bien le faire eux-mêmes....
La porte s'ouvre dans un
grand fracas. Alex est assis en face sur le canapé ; il ne lève pas les yeux,
il sait ce qui va se passer. Avec ce genre de mecs, ça ne sert à rien de
discuter mais il s'y risque :
« Ecoute, j'ai les trois
quarts de ton pognon. Je peux avoir le reste dans deux jours au plus..
- Ça fait vingt-quatre heures
que tu aurais dû me payer, c'est trop tard ! Mais, je peux accepter la tune que
tu me proposes, en ‚change je demande à mes amis de te laisser en vie.
- C'est gentil, mais ce que
je te refile vaut peut-être plus.
- Ne t'en fais pas, ils
n'utiliseront pas d'arme et je les arrêterai au bout de.......vingt minutes.
- Pourquoi pas dix minutes ?
- N'en demande pas trop !!! »
Il sort l'argent de sa poche
et le pose sur la table.
Le premier poing s'abat sur
son visage mais il ne ressent rien. Les coups continuent mais toujours aucune
sensation de mal. Le vieux avait raison, il lui a dit en lui refilant la daube
qu'elle était spéciale et qu'elle pourra l'aider dans ses problèmes avec
Freddy. Elle lui enlève toute sensation de douleur. Les hommes de Freddy ne
s'arrêtent pas, mais il ne ressent toujours rien, il a l'esprit ailleurs, il
réfléchit : combien de temps va-t-elle faire de l'effet ; les coups vont-ils
laisser des marques ; d'où vient cette drogue...... « STOP »........ Alex sort de son
rêve, aussi étrangement qu'il y était entré.
« A dans deux jours pour
le reste..... »
La porte se referme
doucement. Alex reste assis, il se remet lentement de ce qui vient de lui
arriver, pas les coups mais l'absence de douleur. Il se lève, se regarde dans
le miroir, les coups ont laissés peu de traces sur son jeune et long corps.
« Et après les
politiques ne veulent pas légaliser le cana, le vieux peut se faire des tunes
pas croyables avec ce bédo de rêve !! »
Il sort précipitamment de son
appartement. Il sait où retrouver son bienfaiteur. Il court, il vole..... Mais
qui le porte, la joie ou la drogue ? La pleine lune le guide face au grand
voile noir déposé sur la ville. Il est dans la bonne rue, il approche du coin
le plus sombre, mais personne....
« Je savais que tu
reviendrais..... »
La voix vient de derrière
lui, il se retourne aussitôt. Le vieux est là, toujours égal à lui-même :
serein, sage..... Alex se jette sur lui, comme un enfant sur son grand-père
adoré....
« Vous êtes mon sauveur
!
- Calme-toi petit !
- Votre drogue est
formidable...
- Ne crois pas que tu en
auras d'autre.
- Pourquoi ? Enfin une drogue
qui peut servir l'humanité ! »
L'homme fait signe à Alex de
le suivre. Ils entrent dans un vieil immeuble abandonné. Ils traversent des
couloirs, gravissent des escaliers pour enfin arriver dans une petite pièce
éclairées par quelques bougies. Ils s'assoient sur des couvertures.
« Dîtes donc c'est un
véritable labyrinthe pour arriver dans votre cachette secrète !
- La tranquillité vaut bien
tout ce parcours... »
Ils esquissent tous les deux
un sourire, mais l'expression du vieux change vite.
« En fumant ce que je
t'ai donné, tu dégrade ton corps...
- Non, au contraire, je n'ai
senti aucun coup !
- Toute drogue détruit ton
corps, souviens-toi-s'en !
- C'est bien à vous de dire
ça !
- Les herbes que je fume sont
moins nocives que tes saloperies ; ce sont des herbes d'un pays lointain, pour
les fumer il faut une origine et une éducation spéciale.
- Dis-moi quel est ce pays,
j'ai toujours été doué en géographie...
- La drogue que je t'ai donné
ne provient pas de ce pays ; c'est un poison.
- Mais non !!
- Je te l'ai donnée car tu ne
méritait pas d'être frappé ainsi. De toutes façons, je n'en ai plus.
- Explique-moi !!
- C'est l'essence d'une
plante qui était utilisée par les Incas comme poison, à forte dose elle peut
tuer.
- Tu veux dire que j'ai
approché la mort !!
- Tu l'approche de plus en
plus en fumant autant. Je te l'ai refilée car tu en avais besoin, mais je
regrette de l'avoir fait...
- Je ne discute pas tes
paroles, tu es toujours de très bon conseil... »
Un contraste évident se
dessinait entre la sagesse du vieux et l'impulsivité agressive d'Alex, mais ce
dernier se calme vite, atteint lui aussi d'une certaine sagesse.
« Merci. N'oublie jamais
ce que je vais te dire, petit : ne t'attaque pas à quelque chose de trop dure
pour toi, car... :
Ce moyen d'évasion artificiel
Ne pourra jamais t'élever au ciel
Mais t'enfoncera dans les profondeurs
Où ton seul ami sera le malheur
Si tu restes cloîtré dans ton silence,
Dans cette insupportable dépendance.
Les éléphants roses ne volent pas
Mais creusent, creusent jusqu'à ton trépas.
Tu oublies le sens de toute ta vie,
Tu plonges ainsi à jamais dans la nuit
Tes yeux dans le vide, ton sang figé,
Ton corps immobile, coeur arrêté. »
Alex déambule dans les rues
obscures, se rappelant les paroles du vieux, plutôt de l'ancien vue sa
sagesse... D'où tire-t-il ce poème ?.... C'est vrai que la dure c'est trop pour
un gamin comme lui...
« Si j'arrêtais ? Je
pourrais me consacrer à quelque chose de mieux, reprendre mes
études.... Je raconte n'importe quoi, il me fait dire
que des conneries ce vieux con, complètement défoncé !! »
Alex court, il aperçoit Luc
au bout de la rue.
« Alors, mon meilleur
pote, t'as pas quelque chose pour me détendre ?
- T'as de la chance ! »
Luc lui montre son cône
fraîchement roulé. Ils marchent tous les deux calmement jusqu'à leur squat
habituel : une cave abandonnée d'un vieil immeuble. Alex savoure la première
bouffée avec délice.
« Comment ça s'est passé
avec Freddy ? Pas trop mal j'ai l'impression, t'es pas très marqué !
- Il m'est arrivé un truc
trop ouf. Tu me croiras jamais !
- Vas-y, déballe ton
histoire.
- Je suis complètement nase,
laisse moi dormir un peu.
- Bon... »
Luc se résigne facilement, il
sait que Alex est trop têtu, il ne changera pas d'avis. Un grand silence
apaisant s'installe, les deux potes fument tranquillement. Ils sont vraiment
bien... Mais quelque chose brouille le repos de Alex... Luc roupille déjà. Alex
finit le pétard. Il ne l'a pas apprécié comme d'habitude. C'est à cause de
cette merde que le vieux lui a refilée, ça lui gâche tout le goût. Alex
s'allonge et s'endort, des idées plein la tête.
Le jour s'est levé. Le soleil
monte doucement dans le ciel, il se réveille, Alex et Luc aussi.
« Bon ! Tu me racontes
ton histoire !
- Oh ! Du calme. Hier, j'ai
croisé le vieux, tu vois qui c'est ? Il m'a donné un peu de daube, juste de
quoi m'en faire un. Il m'a dit que ça pourra m'aider dans mes emmerdes avec ce
connard de Freddy. Alors, moi, je l'ai fumé juste avant minuit. J'étais
bizarre... pas comme d'hab... Et puis, quand les copains de Freddy ont commencé
à me taper, j'ai rien senti, c'est comme si la drogue était anesthésique.
- Tu me racontes des bobards
!
- Non, c'est la stricte
vérité. Quand les autres sont partis, je suis allé retrouver le vieux. Il m'a
fait tout un speech sur la destruction que ce bédo engendre sur mon corps. Il
m'a récité un poème sur les dangers des drogues dures et il m'a conseillé assez
sèchement de ne pas m'y attaquer. Après tout, il a raison...
Les yeux de Luc deviennent de
plus en plus globuleux.
- Et tu crois ce mec. Il est
le premier à se droguer. Et comment tu causes ? Tu utilises une façon de parler
complètement différente de la tienne.
- Arrête de me regarder comme
une bête curieuse ! J'ai réfléchi à ce qu'il m'a dit et c'est vrai que la
fumette est la première cause de l'inactivité des jeunes. La drogue détruit à
petit feu ton organisme. Un pétard de temps en temps, ça va, mais il ne faut
pas que le besoin dépasse l'envie.
- Bon, je te laisse, on se
reverra quand tu iras mieux. Oublie pas, demain à 22 heures, chez Matthieu, il
veut nous faire goûter des acides...
- Tu n'as vraiment rien
écouter de ce que j'ai dit !
- Salut ! »
Alex reste seul, il semble
totalement désemparé. Il s'immobilise ainsi pendant quelques minutes.... Puis,
il reprend connaissance : « Mais qu'est-ce que j'ai raconté ? Tout ça à
cause de ce vieux con ! » Alex sort en courant, il file directement vers
la "planque" du vieux. L'impasse est toujours déserte, seul demeure
son habituel passant.
« Qu'est-ce que tu veux
Alex ?
-Votre merde me fait un drôle
d'effet. Je me suis mis à raconter n'importe quoi à Luc. Je lui ai dit que les
pétards détruisent le corps...
- Es-tu sûr que ce sont des
inepties ? Es-tu sûr d'être en total désaccord avec ces idées ?
- Qu'est-ce que tu veux dire
?
- Ce n'est pas la drogue qui
t'a donné cette vision des choses. Tu as toujours eu ces idées ; c'est une
coïncidence qu'elles te soient venues à l'esprit en même temps que tu as pris
de cette drogue. Sinon, imagine le progrès dans la désintoxication.... !!!
- Tu as raison. Mais pourquoi
ces idées me viennent tout d'un coup et repartent aussi vite, si rapidement que
je me demande toujours où j'ai pu pêcher tout ça ?
- Ton esprit n'est pas
habitué à toutes idées ; fais-toi violence pour t'y habituer.
- Oui, mais mes copains ne
comprendront jamais, et moi, je ne pourrais pas rester à les regarder se
détruire ainsi.
- Parle-leur, la solution est
en toi...
- D'accord... Merci... »
Ils se quittent aussi
étrangement qu'ils s'étaient abordés...
Alex marche, il réfléchit à
tout ce qu'ils se sont dit. Ses idées s'éclaircissent peu à peu. Il pense à ses
parents qu'il n'a pas écouté malgré l'aide qu'ils lui offraient. Il se dirige
aussitôt vers une cabine téléphonique. Il compose le numéro, il le connaît, il
ne l'a jamais oublié...
« Allô Maman, c'est
Alex..
-Alex ? (sa voix est pleine
de surprise et de sanglots)
- Je suis désolé... Est-ce
que je peux revenir pendant quelques jours ? Ca serait plus facile pour moi car
j'ai décidé d'arrêter. J'ai compris mes erreurs...
- Tu seras toujours chez toi,
ici...
- Merci. Je prend le premier
le train que je peux attraper... ; à plus tard... »
Il raccroche, ses yeux sont
plein de larmes mais il se retient. Il fonce jusqu'à chez lui, là-bas attrape
quelques affaires nécessaires même s'il sait que, chez ses parents, il aura
tout ce dont il pourra avoir besoin...
Il marche heureux car
délivré. Il entre dans le bar habituel de Freddy. Il le repère facilement,
s'arrête devant sa table, dépose le reste du fric sur la table et repart
aussitôt, le coeur léger. Il continue de marcher dans les rues. Il arrive au
bar habituel, cette fois, de ses potes. Il s'installe à leur table.
« Alors, ça va mieux ?
lui demande Luc
- Oh oui, beaucoup mieux. Je
retourne chez mes parents pour me reposer. J'arrête la fumette intensive, ça
n'apporte rien. Et je crois que je vais reprendre mes études à la rentrée, j'ai
toujours souhaité faire une fac de
Lettres... »
Ses copains restent ébahis
après ce discours, ils se demandent tous où est passé le Alex qu'ils ont
toujours connu.
« T'es devenu
complètement cinglé, commence Luc. C'est la drogue de ton copain le vieux qui
te fait cet effet-là ?
- Je ne suis sous l'emprise
d'aucune drogue. Mes yeux, mon esprit, mon coeur se sont ouverts sur
l'extérieur. Je sais ce que je vais faire dans l'avenir.
- Casse-toi, tu ne vaux plus
rien ! lance un des autres de la table.
- O.K. Je me casse. Si l'un
d'entre vous se sent changer d'avis, qu'il aille voir de ma part l'ancien. Tu
lui expliques ce qui t'arrive, il est toujours de très bon conseil. Salut... A
bientôt, j'espère... »
Alex se tire laissant
derrière lui son passé de camé. Il court, il vole transporté par la liberté et
la joie, jusqu'à la gare. Un train pour sa destination est prêt à partir. Un
court passage au guichet puis il s'installe à sa place... Le voyage se passe
rapidement. La maison de ses parents n'est pas loin. Il respire avec délice
l'air pur et vivifiant de la campagne de son enfance. Ses parents l'aperçoivent
arriver, ils se précipitent dehors pour l'accueillir... Embrassades et larmes
riment leurs retrouvailles...
Il n'a jamais revu ses amis,
ni le vieux, bien qu'il lui semble l'apercevoir dans ses rêves comme un ange...
Les commentaires récents